Samuel Johnson: Vies des poètes anglais de Denis Bonnecase et Pierre Morère

Revue de Joanny Moulin
(Aix-Marseille Université, LERMA, EA 853)

Samuel Johnson
Vies des poètes anglais
Choix de textes, traduction et présentation de Denis Bonnecase et Pierre Morère
Paris : Librairie du Sandre, 2015
ISBN : 9 782 358 211 086
652 pages
39 €

 

johnsonAvec cette remarquable traduction d’un choix de dix-neuf des cinquante-deux essais biographiques regroupés dans les six volumes des Lives of the Most Eminent English Poets, dont la première édition complète parut pour la première fois en 1781, Denis Bonnecase et Pierre Morère comblent en partie une lacune séculaire. En effet, les lecteurs francophones attendaient une nouvelle traduction des Vies de Johnson depuis 1823, année de parution de la version de Didot et Mahon, aujourd’hui presque introuvable : Vies des poètes anglais les plus célèbres, avec des observations critiques sur leurs ouvrages (Éditions Didot, réédité en 1843 par la Librairie Lebailly).‎ C’était une gageure que de traduire en français moderne ces textes canoniques de la littérature anglaise du XVIIIe siècle : le résultat est un travail d’orfèvres, qui rend le discours de Samuel Johnson d’une manière si vivante qu’il nous apparaît soudain comme quelque auteur français oublié ; de même, les citations de poèmes par lesquelles le biographe illustre et étaie son propos, traduites en vers dans un style si « accordé musicalement » que la limpidité en est saisissante. Bonnecase et Morère mettent en pratique ce que Johnson appelait le refacimento : « le renouvellement d’auteurs anciens par la modernisation de leur langue ». « Traduire, en effet, c’est, par le truchement de l’altérité d’une langue étrangère, solliciter la richesse et l’étendue de la langue nationale » : ces traducteurs-là savent de quoi ils parlent. Avec une légèreté de bon aloi qui doit tout à la tradition des Belles-lettres, de brèves notes de bas de page apportent juste ce qu’il faut d’érudition pour éclairer ici un nom oublié, là un fait de langue anglaise ou une référence que le temps a rendue allusive. Loin que ce soit seulement une affaire de langue, dans leur introduction Bonnecase et Morère adoptent et éclairent la méthode qui fut celle de Johnson dans ces Vies, initialement conçues comme des préfaces à des éditions des œuvres des poètes anglais. « Si Johnson s’emploie à ce point à brosser le portrait de l’homme avant de s’intéresser à son œuvre, c’est bien que vie et œuvre sont intimement liées, et surtout que l’on devient poète par une disposition intérieure, le plus souvent révélée par accident, que la vie pour ainsi dire actualise ». C’est donc une vie de Johnson à la manière des Vies de Johnson qu’ils nous proposent là, pratiquant comme lui ce qu’ils appellent « une manière de critique génétique », par une méthode « organique », visant à montrer comment « l’œuvre est tributaire de la vie, laquelle est tributaire de l’histoire et de la société, mais aussi des lectures qui ont été faites et des rencontres (parfois de hasard) qui sont survenues ». Ils retrouvent ainsi avec bonheur une méthodologie de la science littéraire qui redécouvre l’importance de l’auteur, de son intentionnalité, mais aussi du lecteur : ce « common reader » qu’ils traduisent par le « commun des lecteurs », un « archi-lecteur » caractérisé par un sens commun (common sense) à mi-chemin des intoxications de l’imagination en « folle du logis » et de la conventionalité morte du Grand Dire. De là cette mise en évidence de ce que la méthode biographique de Johnson est avant tout une méthode critique : en la revisitant de façon si probante, Bonnecase et Morère mettent incidemment en évidence que la biographie, comme la critique, sont deux genres littéraires qui, pour avoir été quelque temps boudés sous l’effet de la « théorie » triomphante, rentrent aujourd’hui en scène sous des auspices d’autant plus prometteurs que, à l’instar de Samuel Johnson dans sa jeunesse impécunieuse, ils ont trop longtemps été privés de reconnaissance. Avec son indépendance bourrue, Johnson ose critiquer le Lycidas de Milton (qu’il adule comme auteur du Paradis perdu, bien qu’à ses yeux le mystère de la foi soit un sujet trop grand pour la poésie) et les poètes métaphysiques pour l’artificialité de leur formalisme, parce que pour lui l’artiste se doit de ressentir l’émotion qu’il exprime, mais aussi Alexander Pope, bien qu’il l’admire, au motif que dans sa définition du wit il ne voit pas assez bien que ce doit être non un simple bonheur d’expression, mais au contraire un génial instrument de découverte. Ainsi, la critique « prudentielle » de Johnson préfigure l’énergie intérieure que célébreront William Hazlitt et les romantiques, et l’idée de la poésie comme « critique de la vie », comme le dira plus tard Matthew Arnold, mais aussi de façon plus lointaine la critique biographique d’un Sainte-Beuve et l’évolutionnisme littéraire d’un Brunetière. Par l’importance qu’il accorde à « l’anecdote révélatrice », et à ces moments d’hapax existentiel ou de kairos dans la vie des poètes, Johnson jette un pont de longue portée entre le « détail significatif » de Plutarque et le « fait créatif » de Virginia Woolf. Parachevant l’émancipation de la biographie par rapport à l’hagiographie qu’avait entamée Izaak Walton au XVIIe siècle, Samuel Johnson, à la fois comme écrivain et comme sujet de son premier biographe James Boswell, apparaît ici comme un maillon clé dans la lente évolution de la biographie, dont l’étude revêt une importance de premier plan au moment présent de l’histoire de la littérature où la biographie émerge enfin comme un genre littéraire à part entière. Ces Vies des poètes anglais traduites et présentées par Bonnecase et Morère sont un ouvrage doublement important : non seulement par la pertinence de l’étude critique qui les introduit pour la théorie de la biographie, mais aussi par ce que ce beau livre rend enfin l’œuvre de Johnson brillamment visible aux yeux du commun des lecteurs en langue française.

Joanny Moulin (Aix-Marseille Université, LERMA, EA 853)

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