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Joanny Moulin, “Capacité négative”: Recension de Vivre une vie philosophique :Thoreau le sauvage de Michel Onfray

“CAPACITÉ NÉGATIVE”

Recension par Joanny Moulin de:

 

Vivre une vie philosophique — Thoreau le sauvage

de Michel Onfray

Paris: Le Passeur, septembre 2017

122 pages, ISBN13 : 978-2368905432

“Le livre qu’on lit a beau être bête, il importe de le finir ; celui qu’on entreprend peut être idiot, n’importe ! écrivons-le !” Cette pensée de Flaubert traduit fort bien l’impression que fait l’ouvrage de Michel Onfray, Vivre une vie philosophique — Thoreau le sauvage, car c’est un livre qui en fin de compte vous amène à tirer des conclusions contraires au discours qu’il tient (ou vice versa). Fidèle à la méthode de sa Contre-Histoire de la Philosophie, l’épicurien normand affectionne une approche biographique, préférant déguster ses auteurs sur place, un peu aussi comme Sartre disait aimer le jazz et les bananes, c’est-à-dire lire leurs œuvres toujours dans le contexte de leur vie. Ceux qui choisissent de voir le fondateur de l’Université populaire de Caen en réactionnaire barbant auront beau jeu de dire qu’il pratique une critique beuvienne, sur le mode désuet du « Untel, sa vie, son œuvre ». C’est une sorte d’écologie critique, une AMAP littéraire : un peu comme il existe des Associations pour le maintien d’une agriculture de proximité, Onfray pratique une critique durable qui ne rompt jamais les liens entre les idées d’un auteur et le sol de la vie où elles ont poussé. Philosophe biographe, Onfray possède au plus haut point le talent d’empathie : philosophe caméléon comme John Keats se voulait « poète caméléon », totalement exempt de ce « snobisme chronologique » que dénonçait C. S. Lewis et qui est en somme l’imbécile illusion de supériorité des modernes sur les anciens, il cherche à comprendre les auteurs de l’intérieur, en se mettant à leur place sans quitter la sienne, le temps d’un essai. De Keats, Onfray hérite encore la « capacité négative », c’est-à-dire la capacité de vivre des contradictions sans être trop impatient de rejoindre la terre ferme de la rationalité conceptuelle. « Est-ce que je me contredis ? » disait Walt Whitman. « Très bien, alors je me contredis, je suis grand, je contiens des multitudes ».

Walt Whitman, Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson : transcendantalisme, romantisme américain, transplantation en Amérique du Nord de l’idéalisme philosophique allemand pour en faire la pierre de touche de la Déclaration d’indépendance intellectuelle de l’Amérique. Contradiction, paradoxe d’une philosophie qui tourne le dos au Vieux Monde et pourtant en a tout importé, y compris la contradiction revendiquée comme une marque d’originalité, y compris le culte des grands hommes. Emerson, pour qui « Il n’y a pas d’histoire à proprement parler, seulement la biographie des grands hommes », tenait cette idée de Carlyle, grand auteur écossais de l’essai sur Les héros (On Heroes and Hero Worship and the Heroic in History). « Qu’est-ce qu’un grand homme ? » demande Onfray dès le titre de son premier chapitre. « À quoi sert le grand homme ? À être un modèle – il nous faut le suivre ; à contaminer par son expérience ; à générer de nouveau de grands hommes ; autrement dit, à assurer le progrès de l’humanité qui, péché contre le marxisme, ne s’accomplit pas avec les masses, mais avec les individualités d’exception. » Mais qui parle ? Onfray, Thoreau, Carlyle ou Emerson ?

Qu’admire-t-il au juste en Thoreau, hormis son franc-parler d’ours mal léché, puant littéralement tant la toilette du corps relevait pour lui du superflu d’une civilisation dévoyée ? À en croire le portrait qu’il brosse de Walden ou la vie dans les bois, aucune de ses idées ne survit au test de sa vie. « La biographie, remarque Onfray, rend justice de ces clichés romantiques… » « On se représente le philosophe en Diogène américain », mais il n’a vécu dans sa cabane que vingt-six mois en tout, comme dans une sorte de villégiature, rentrant chez lui tous les deux jours pour se restaurer de cuisine bourgeoise. « On imagine la vie du rebelle derrière les barreaux », forgeant la légende du chantre de La désobéissance civile emprisonné pour avoir refusé de payer la part de ses impôts au prétexte qu’ils servaient à financer un régime esclavagiste, mais il ne passa qu’une nuit dans une geôle rurale, libéré le lendemain matin quand un parent paya sa caution. Thoreau le pacifiste qui dit-on inspira Gandhi se fit l’apologiste de la violence politique, dans son Plaidoyer pour John Brown où il prenait fait et cause pour cet assassin d’esclavagistes. « Thoreau se méfie des livres », et peut-être à cause de cela il n’a guère une idée qu’on ne trouve dans quelque ouvrage, celle-là même venant tout de droit de William Wordsworth — « les livres nous trompent ! » — qui ne l’avait lui-même pas trouvée tout à fait tout seul.

On retient que Thoreau serait grand parce qu’il vit sa philosophie autant qu’il philosophe sa vie. Il serait ainsi un philosophe véritable et non point un « professeur de philosophie », à l’instar de tous ceux qu’Onfray l’athée anticlérical nomme « les curés du christianisme, les curés de l’université, les curés de l’idéalisme allemand, les curés de la French theory »… Héritant de Schopenhauer son dédain de Hegel, Onfray l’étend aux fumeux thuriféraires français du concept, au premier rang desquels Deleuze « l’inventeur de personnages conceptuels », « le créateur de glossolalies », et Derrida croyant « que tout ce qui est se résume à ce qui a été dit de ce qui est ». Le professeur Onfray, nous parlant toujours comme à ses ouailles, nous résume succinctement les principales idées d’Emerson pour montrer avec quelle originalité Thoreau s’efforça de les appliquer dans sa vie. Sans doute, en effet, est-il nécessaire d’enseigner à ses lecteurs qui fut Emerson et ce que fut le transcendantalisme, car l’influence du Nouveau Monde sur l’Ancien est aujourd’hui telle que, par une application aussi abusive qu’inconsciente de certaines idées d’Emerson, on en viendrait presque à prendre l’illettrisme pour une vertu. Et de prêcher la supériorité de la philosophie américaine sur le conceptualisme de « l’Europe philosophante », et de nous mettre en garde contre une pensée trop exclusivement livresque, parce que « ces façons de faire conduisent souvent à dire des bêtises, voire à en faire… » En effet, Onfray parle en connaissance de cause.

Joanny Moulin

Aix Marseille Univ, LERMA, Aix-en-Provence, France.

Joanny Moulin is Professor of English literature at the DEMA, Department of English Studies, Aix Marseille Univ, Aix-en-Provence, France. He is also a senior member of the Institut Universitaire de France (IUF) and the president of the Biography Society.

Joanny Moulin, “Darwin Bashing”: Review of A.N. Wilson’s Charles Darwin, Victorian Mythmaker

“DARWIN BASHING”, a review by Joanny Moulin.

 

Charles Darwin, Victorian Mythmaker

by Andrew Norman Wilson

London: John Murray, 2017

448 pages, ISBN-13: 978-1444794908

The main temptation to read A. N. Wilson’s Charles Darwin, Victorian Mythmaker is that it presents itself as a “damning biography”, written by a latter-day discipline of Lytton Stratchey, the great “debunker” and paragon of the New Biography: Wilson clearly sets out to tilt at the impavid statue of another eminent Victorian. Alas! His attempt soon proves Quixotic. Wilson’s tone and style are those of the polemicist, and he declares his intention in capital letters from the very start: ‘DARWIN WAS WRONG. That was the unlooked-for conclusion to which I was inexorably led while writing this book.’ This is a biographie à thèse, although the exact nature of Wilson’s thesis is rationalized only in the last chapters. To begin with, Wilson’s take is that Darwin’s theory was less a purely scientifically valid proposal that the produce of his historical time and social class: a vision of the world chiefly inspired by Malthus’s economics that operated as a justification of the bourgeoisie of which Charles Darwin was the unrepentant offspring. This pushing at open doors is the pretext to an unrelenting aggression, no doubt partly motivated by class resentment, as Wilson’s father was once an employee of Wedgwood’s, the family of Charles Darwin’s mother, Susannah, and of his wife, Emma, who was also his cousin. ‘It remains to be seen, as this class dies out, to be replaced by quite different social groupings, whether the Darwinian idea will survive, or whether, like other cranky Victorian fads’.

The syllogism on which this argument is based, as if to say: Darwinism is the doctrine of the survival of the fittest, and Darwin’s social class is being replaced by others at the top of the ladder, therefore Darwinism, especially social Darwinism is not scientifically valid, is disturbingly based on approximations, often so gross that they amount to falsehoods. For instance, Wilson purposefully forgets that ‘the survival of the fittest’ was not Darwin’s phrase in the first instance, and that Darwin himself said nothing at all of the social applications of his theory, which were developed later by some of his followers. That these remarks will eventually be made, very late in the book and as if grudgingly, does not exonerate the biographer from the fault of having ignored them in the first place. Paradoxically, Wilson practises a kind of implicit ‘Darwinism’, as if science was a matter of struggle between various theories, and scientific truth the result of the survival of the fittest of those at a given historical time.

To such approximations and blunt assertions made in blatant bad faith must be added a number of factual errors with which the book is literally ridden, but to point them out would not only be tedious, it would mean entering the lists of the time-worn polemic between defender and detractors of Darwin, which is precisely the sterile terrain on which Wilson hopes to thrive. By an inversion of the most arrant tricks of hagiography, Wilson insists on reading into the childhood of Charles Darwin the signs of his supposed intellectual dishonesty. The very title of the book, Charles Darwin, Victorian Mythographer, implies that Darwin was deliberately insincere from the start, as a man and therefore as a scientist. For instance, the biographer pounces on Darwin’s own confession, in his autobiography, of his propensity to tell fibs as a child, to jump to the conclusion that he was constitutionally dishonest: ‘“I may here also confess that as a little boy I was much given to inventing deliberate falsehoods, and this was always done for the sake of causing excitement.” The solipsism and the dishonesty would scarcely be worth mentioning in so small a child, were it not that both characteristics were carried on into grown-up life.’

In like manner, Wilson denies Darwin’s endorsement of Darwin-Wedgwood family’s involvement in the anti-slavery movement, going as far as to imply that his personal response to the question on the well-known Wedgwood medallion, “Am I not a man and brother?” was most certainly negative. On the contrary, in his narrative of the voyage of the Beagle, the biographer omits the episode of Darwin’s row with Fitzroy on the question of slavery, and his explicit disgust when he witnessed the behaviour of slaveholding planters in Brazil, but emphasizes every word in Darwin’s writing that do unfortunately reflect Victorian racial prejudices, which by twenty-first-century standards are bound to be deemed politically incorrect, to impart that in fact Darwin was a racist, and that he implicitly condoned in advance the social Darwinism and eugenics of some Darwinians, going as far as to imply that Darwin paved the way for Nazism. ‘Of these myths,’ write Wilson in the last chapter, ‘one of the most potent is the Darwinian belief that “all of nature is a constant struggle between power and weakness, a constant struggle of the strong over the weak”.’ […] ‘(The sentence I quoted at the end of the last paragraph was, of course, spoken not by Darwin or Huxley but by Adolf Hitler in a speech entitled “World Jewry and World Markets, the Guilty Men of the World War”.)’

This is guerrilla tactics: the biographer is dogging his subject at the heels, constantly on the lurk for the next opportunity to bite. From beginning to end, we are served with a drab, factually dubious narrative, interlarded with scathingly judgemental interventions by the biographer. Two drives, shooting at cross purposes, pull the narrative forward: chronology and criticism. Wilson is unravelling the yarn of Darwin’s life, leaving no stone unturned to find what his critical verve could pounce upon, declaring that he ‘would be cautious about judging men and women of the nineteenth century by the standards of the twenty-first’, yet constantly doing so in the same breath. On the whole, Wilson keeps looking down on Darwin, in a typical illustration of what C. S. Lewis called ‘”chronological snobbery”: the uncritical acceptance of the intellectual climate common to our own age and the assumption that whatever has gone out of date is on that account discredited’ (Surprised by Joy).

What makes this a bad biography has nothing to do with the biographer’s opinions about his subject, or with his polemical style as such, but everything with his lack of subtlety and deontological responsibility as a writer. In other words, Wilson has jettisoned any idea of the indispensable self-discipline of a biographer to avoid a posture of omniscience that is purely a benefit of hindsight, and makes no effort whatsoever to try and understand the personages in their own time, but on the contrary, he manifests a willingness, and insistence on not doing so. If reading his book is an aesthetic experience of sorts, it is a negative one, very similar to that of reading one of those pulp fiction novels where awkward scenes of sex and violence are interspersed by lengthy passages that seem to be dull on purpose to create cheap suspense. Thus, the life narrative stretches are the run-of-the-mill episodes of Darwin’s well-known life, written out without any innovation or dramatization, watered down by unessential detailed portrayals of secondary characters, that serve as the background against which the next bilious onslaught of the biographer’s discourse will soon flare up.

Towards the middle of the book, one realizes that the writing oscillates between two modes: narration, or the life story, and argumentation, or the unfolding of the biographer’s discourse in reflexive commentaries. Some chapters, one feels, are predominantly narrative with a discursive minor, others the other way around, in irregular alternation. This goes on roughly for two thirds of the book, until the year 1859. Then, with the publication of the On the Origin of Species, Wilson shifts over to summarizing the main argument of Darwin’s work, and criticizing it from the point of view of 20th and 21st century science, convoking a plethora of modern scientists, among whom Stephen Jay Gould, Richard Dawkins, Michael Denton, Dan-Eric Nilsson and Susanne Pelger, etc. Meanwhile, the biographer addresses the readers to comment on the versions of the Origin they have probably read, staging himself at his writing desk, describing the physical aspect of the sources, again relentlessly casting doubt on Darwin’s honesty, comparing him to a conjuror, as if he had been a mere self-server, propounding a theory that he knew to be false in his self-serving thirst for fame.

Putting aside matters of opinion and literary good manners, the major problem is that Wilson is transgressing the codes of the genre, stepping out of the biography into the essay, or more exactly the pamphlet. It is not a case of hybridization of the genres, but of code-shifting. Wilson is constantly jumping over the fence and back, leaving the stage as a biographer to reappear immediately in a pamphleteer’s costume, and then vice versa. The problem is not that a so-called ‘reading pact’ be breached, but that by doing so Wilson loses his credibility both as biographer and as pamphleteer. The result is farcical, Wilson’s antics producing an effect of involuntary humour, very much like a struggling stand-up artist, or a ventriloquist whose puppet interrupts him in an obstreperous voice and register. In other words, Wilson’s chronological snobbery goes into overdrive, and becomes caricatural.

Wilson’s role model is clearly Lytton Stratchey: he inherits his bias against yet another ‘eminent Victorian’, but without Strachey’s wit and humour, and from a standpoint rendered inefficient by the overextended time gap, as the satirical debunking of the Victorian simply cannot have the same relevance today as one century ago. In this respect, Wilson’s imitation Stracheyan style is as outdated as a ventriloquist’s show: it is hopelessly Kitsch.  Furthermore, Wilson commits a variant of Stachey’s redhibitory fault of style in Elizabeth and Essex, where the ‘New Biographer’ mixed fiction with non-fiction. Writing an essay to demonstrate, or a pamphlet to castigate, the supposed ineptitude of Darwin’s theory is one thing. Writing Darwin’s biography is another, because the arguments against the enduring validity of Darwin’s theory are not to be found in Darwin’s life, but in the afterlife of his work. Wilson would have had a point if he could have demonstrated that Darwin was a ‘mythographer’ in the sense that he deliberately set out, in his own time, to produce a myth, that is to say a fake theory, motivated only by his yearning for fame and riches. But that is not what Wilson is doing; although he repeatedly insinuates as much, his work as a biographer strictly speaking relentlessly demonstrates the contrary against his better knowledge. The shifting over from a narration of Darwin’s life to a discussion of the reception of Darwin’s theory would have been critically profitable as long as it remained historically consistent. The anachronism of assessing Darwin’s theory from the vantage point of ulterior knowledge — see for instance Wilson’s use of modern genetics: ‘Darwin wrote in complete ignorance of the modern science of genetics, and what he knew of embryology was, by the standards of our times, primitive in the extreme’—is damaging to the biographer’s work, not to his subject’s, because on the epistemological level it is a gross fault of method, while on the level of aesthetics it is a grotesque fault of taste, and on the deontological ground it is dreadfully inelegant.

For all its failings, Wilson’s book deserves some degree of critical redemption when he eventually explains his point, showing that he was perhaps not motivated so much by a hatred of Darwin, as by sheer disbelief, considering that Darwin’s theory does not hold water as an overall explanation of the world, and that it deserves to be deconstructed, just as ‘Freud and Marx have been toppled from their thrones in our own day’, as the ‘great narrative’ or ‘ideology’ that Wilson says it is, without having necessarily got to be replaced by an alternative theory. Here, Wilson the belated Romantic evokes John Keats, vindicating ‘negative capability’, that is, ‘when a man is capable of being in uncertainties, mysteries, doubts, without any irritable reaching after fact and reason’, the latter being, in Wilson’s eyes, ‘the foundation of the modern obsession with science.’

It seems most likely that A. N. Wilson started off to write yet another biography of Darwin, and that in the course of his work his ideas about Darwinism matured to the point of entailing a mutation of his project into a pamphlet on evolution theory. The other option may be that he deliberately set out to use the popular genre of biography as a potentially powerful vector for his ideas about the theory of evolution today. One way or another, he opted for a losing strategy, because by mixing the two genres, or rather by superimposing to different projects onto one another, he has exposed himself to unavoidably negative criticism on both sides. It is a well-known anecdote that the publisher John Murray III said that he considered the Origin of Species ‘as absurd as contemplating a fruitful union between a poker and a rabbit’, but decided to publish it all the same because he thought the book would be much discussed. Although it falls very short of equalling Darwin in scandalous fame, Wilson’s Darwin, also published by John Murray, sets out to puncture the myth of the great man, and is deservedly skewered in critical discussions.

Joanny Moulin
Aix Marseille Univ, LERMA, Aix-en-Provence, France.

Joanny Moulin is Professor of English literature at the DEMA, Department of English Studies, Aix Marseille Univ, Aix-en-Provence, France. He is also a senior member of the Institut Universitaire de France (IUF) and the president of the Biography Society.

Yannick Gouchan: Le jeune Karl Marx, compte-rendu de film/ Film review

Compte-rendu de film par Yannick Gouchan:
Le jeune Karl Marx de  Raoul Peck.

 

 

 

    Le film du réalisateur haïtien Raoul Peck est sorti sur les écrans français le 27 septembre 2017. Il avait été présenté en sélection officielle à la 67e Berlinale, hors compétition. Il s’agit d’une co-production allemande, française et belge, avec un scénario de Raoul Peck et Pascal Bonitzer. Le film en version originale est en trois langues, allemand, français et anglais, en fonction des lieux où se trouvent les protagonistes.

 

Travailler pour l’humanité, tel était le titre d’un scénario italien, signé par Silvia D’Amico et Rafael Guzman, qui devait aboutir à une biographie cinématographique de Marx, après la tentative d’Eisenstein d’adapter le Capital. Le rêve inachevé de Roberto Rossellini de réaliser ce film trouve enfin un accomplissement derrière la caméra d’un réalisateur haïtien, partagé entre le Congo où il a vécu et Berlin où il s’est formé, remarqué en 2016 avec I’m Not Your Negro sur la lutte pour les droits civiques, à travers la figure de James Baldwin.

Ce qui semble s’annoncer comme un biopic historique centré sur une des icônes, adorée ou décriée selon les époques et les aires idéologiques, de la pensée économique, politique et de la philosophie, entre la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe, constitue un exemple de démarche biographique sélective et ciblée, avec l’intention de dépoussiérer et de rendre actuelle – mais n’est-ce pas déjà une forme de simplification réductrice ? – l’image d’un personnage et de sa pensée. À commencer par un Marx qui porte une barbe brune de quelques centimètres seulement.

Le film de Peck consiste également à proposer deux biographies en même temps car, parallèlement au parcours de Marx, c’est l’éveil politique et l’engagement de Friedrich Engels qui constitue l’autre pôle. Entre la Rhénanie conservatrice des années 1840, le Paris des exilés et des socialistes proudhoniens, la Manchester parvenue à un premier apogée de sa puissance industrielle et de l’exploitation de la classe ouvrière qui en assure la survie, le Londres de la Ligue des Justes et la Bruxelles servant de refuge aux intellectuels bannis de France, c’est véritablement une effervescence, ponctuelle mais décisive, qui est analysée avec précision. La biographie n’élude en aucune façon les débats – longuement filmés – sur l’action à mener ni les dissensions au sein des partisans d’une même cause dont les moyens d’intervention pourtant finissent par diverger (par exemple la rupture avec Wilhelm Weitling). Un long-métrage de moins de deux heures ne peut affronter convenablement la complexité des confrontations entre Marx et ses contemporains, mais le film ne se contente pas de l’effleurer pour autant, il en restitue une version à la fois didactique et documentée, que certains jugeront sans doute caricaturale. Tout comme les images du générique de fin, maladroitement juxtaposées, avec pour intention de démontrer la postérité des idées de Marx dans un monde soumis à l’économie libérale. On passe alors de la biographie au mythe, mal digéré en voulant l’adapter à notre monde. À ce propos on a parlé, un peu trop sévèrement à notre avis, du « louable didactisme de cet europudding», dans les colonnes de Libération, le 27 septembre 2017.

 

L’acteur allemand August Diehl campe avec conviction un Karl Marx âgé de vingt-six ans au début du film, loin de l’image officielle de commandeur barbu représentée à l’envi, sur le point de s’exiler à Paris après que la police a tenté plusieurs fois de censurer le Rheinishe Zeitung à Cologne, dont il était rédacteur. Dans la capitale française où il réside avec son épouse – la sœur du futur ministre réactionnaire de Westphalie, Jenny von Westphalen, héritière d’une dynastie d’aristocrates, interprétée à l’écran par Vicky Krieps – Marx fait la rencontre de Engels, interprété par Stefan Konarske. Leur amitié et la complémentarité de leur collaboration intellectuelle constitue le cœur du film, peut-être même le vrai sujet du biopic.

Biographie intense et inspirée de la jeunesse d’un homme célèbre que l’histoire et ses représentations populaires et idéologiques ont partiellement dénaturé, mais également biographie d’un jeune héritier du monde capitaliste industriel britannique qui renie les valeurs de sa caste jusqu’à vivre avec une ancienne ouvrière de son père (Lizzie Burns, interprétée par Hannah Steele), le film est encore et surtout la biographie d’une pensée qui s’élabore difficilement durant cinq années cruciales qui aboutiront à la rédaction du “Manifeste du Parti Communisteˮ en 1847, à Londres, quelques mois avant l’effervescence européenne du Printemps des peuples, entre 1848 et 1849. Le Marx biographé à l’image n’est donc pas – encore – l’auteur du Capital, ni l’homme statufié sur les places des villes d’Europe de l’Est, mais un homme jeune convaincu de pouvoir et de devoir dépasser les idées anarchistes de Proudhon (interprété par un Olivier Gourmet soucieux de garder la distance nécessaire avec ce bouillonnant journaliste et philosophe allemand), tout en utilisant le relai de la Ligue des Justes qu’il contribue à réformer. Le parcours européen du jeune Karl Marx donne matière à une œuvre biographique qui oscille entre les données historiques fondamentales (par exemple l’attentat perpétré contre Frédéric-Guillaume IV de Prusse et l’article que Marx rédige immédiatement après, ce qui provoque, de manière concomitante, son expulsion de la France), les références circonstanciées à la culture de l’époque (on croise Proudhon, Wilhelm Weitling, Mikhaïl Bakounine, personnages volontairement minorés dans le scénario, et même Gustave Courbet dans son atelier) et les détails d’une micro-histoire domestique dont on saisit progressivement toute l’importance. En effet, la vie conjugale et la naissance de deux enfants, dans le film (alors que le couple aura sept enfants en tout, dont quatre mourront avant l’âge adulte), dans des conditions économiques précaires d’exilés, apportent une authenticité au récit et permet de ce fait d’échapper à une biographie intellectuelle stricte (ou pire, une biographie politique) qui aurait oublié que Marx était aussi un époux et un père de famille, avant de révolutionner les sciences économiques. La part fictionnelle, soutenue par des détails dont l’intention serait de garantir la “véritéˮ d’une vie, entretient l’attention du spectateur et fait office de “liantˮ en quelque sorte entre les grandes scènes de débat, de rédaction de textes, de confrontation d’idées et d’action militante. Ainsi, par exemple, les discussions privées entre époux, les responsabilités du père de famille, les nuits blanches parisiennes des deux amis, leur récupération le lendemain et le bol de soupe au petit déjeuner nourrissent-ils efficacement le récit.

Le segment chronologique correspondant aux quelques années qui séparent le départ de l’Allemagne (1843 et la collaboration parisienne aux Annales franco-allemandes) et la Révolution de 1848 fournit une matière suffisamment riche pour construire une belle biographie cinématographique dont un des enjeux réside dans la (re)découverte d’un Marx journaliste engagé, par le prisme de la genèse de sa pensée économique et politique, sans oublier le portrait complémentaire d’Engels qui entre dans sa vie en 1844. L’iconographie marxienne véhiculée depuis plus d’un siècle s’en trouve salutairement nuancée, grâce à une démarche qui prend soin de scruter de l’intérieur la nouveauté que pouvait constituer les idées d’émancipation du jeune Karl Marx, au sein d’une époque marquée par les combats contre un nouvel esclavage moderne du système industriel capitaliste. Le film de Peck n’est pas un exposé sur les débuts de la pensée marxiste – n’oublions pas qu’il s’agit de cinéma, pas d’un colloque d’historiens ou d’un congrès politique – mais la biographie d’un homme européen qui a pleinement incarné l’esprit de 1848.

 

Si Marx apparaît désormais, aussi, comme un jeune journaliste partagé entre la fougue émerveillée d’une pensée révolutionnaire en devenir, l’amitié nécessaire et sincère avec un aristocrate anglais d’origine allemande converti au communisme, et le quotidien d’une famille contrainte à se déplacer après chaque expulsion, n’est-ce pas en somme une intention biographique réussie, destinée non pas tant à réhabiliter une idéologie, largement dévoyée par ses thuriféraires, qu’à montrer la pertinence d’un discours et d’une attitude par le récit d’une vie, même sur quelques années ?

Yannick Gouchan

Yannick Gouchan  est Professeur de littérature et civilisation italiennes contemporaines à Aix Marseille Université.

Yannick Gouchan is Professor of contemporary Italian literature and Italian studies at Aix Marseille Université.

 

Samuel Johnson: Vies des poètes anglais de Denis Bonnecase et Pierre Morère

Revue de Joanny Moulin
(Aix-Marseille Université, LERMA, EA 853)

Samuel Johnson
Vies des poètes anglais
Choix de textes, traduction et présentation de Denis Bonnecase et Pierre Morère
Paris : Librairie du Sandre, 2015
ISBN : 9 782 358 211 086
652 pages
39 €

 

johnsonAvec cette remarquable traduction d’un choix de dix-neuf des cinquante-deux essais biographiques regroupés dans les six volumes des Lives of the Most Eminent English Poets, dont la première édition complète parut pour la première fois en 1781, Denis Bonnecase et Pierre Morère comblent en partie une lacune séculaire. En effet, les lecteurs francophones attendaient une nouvelle traduction des Vies de Johnson depuis 1823, année de parution de la version de Didot et Mahon, aujourd’hui presque introuvable : Vies des poètes anglais les plus célèbres, avec des observations critiques sur leurs ouvrages (Éditions Didot, réédité en 1843 par la Librairie Lebailly).‎ C’était une gageure que de traduire en français moderne ces textes canoniques de la littérature anglaise du XVIIIe siècle : le résultat est un travail d’orfèvres, qui rend le discours de Samuel Johnson d’une manière si vivante qu’il nous apparaît soudain comme quelque auteur français oublié ; de même, les citations de poèmes par lesquelles le biographe illustre et étaie son propos, traduites en vers dans un style si « accordé musicalement » que la limpidité en est saisissante. Bonnecase et Morère mettent en pratique ce que Johnson appelait le refacimento : « le renouvellement d’auteurs anciens par la modernisation de leur langue ». « Traduire, en effet, c’est, par le truchement de l’altérité d’une langue étrangère, solliciter la richesse et l’étendue de la langue nationale » : ces traducteurs-là savent de quoi ils parlent. Avec une légèreté de bon aloi qui doit tout à la tradition des Belles-lettres, de brèves notes de bas de page apportent juste ce qu’il faut d’érudition pour éclairer ici un nom oublié, là un fait de langue anglaise ou une référence que le temps a rendue allusive. Loin que ce soit seulement une affaire de langue, dans leur introduction Bonnecase et Morère adoptent et éclairent la méthode qui fut celle de Johnson dans ces Vies, initialement conçues comme des préfaces à des éditions des œuvres des poètes anglais. « Si Johnson s’emploie à ce point à brosser le portrait de l’homme avant de s’intéresser à son œuvre, c’est bien que vie et œuvre sont intimement liées, et surtout que l’on devient poète par une disposition intérieure, le plus souvent révélée par accident, que la vie pour ainsi dire actualise ». C’est donc une vie de Johnson à la manière des Vies de Johnson qu’ils nous proposent là, pratiquant comme lui ce qu’ils appellent « une manière de critique génétique », par une méthode « organique », visant à montrer comment « l’œuvre est tributaire de la vie, laquelle est tributaire de l’histoire et de la société, mais aussi des lectures qui ont été faites et des rencontres (parfois de hasard) qui sont survenues ». Ils retrouvent ainsi avec bonheur une méthodologie de la science littéraire qui redécouvre l’importance de l’auteur, de son intentionnalité, mais aussi du lecteur : ce « common reader » qu’ils traduisent par le « commun des lecteurs », un « archi-lecteur » caractérisé par un sens commun (common sense) à mi-chemin des intoxications de l’imagination en « folle du logis » et de la conventionalité morte du Grand Dire. De là cette mise en évidence de ce que la méthode biographique de Johnson est avant tout une méthode critique : en la revisitant de façon si probante, Bonnecase et Morère mettent incidemment en évidence que la biographie, comme la critique, sont deux genres littéraires qui, pour avoir été quelque temps boudés sous l’effet de la « théorie » triomphante, rentrent aujourd’hui en scène sous des auspices d’autant plus prometteurs que, à l’instar de Samuel Johnson dans sa jeunesse impécunieuse, ils ont trop longtemps été privés de reconnaissance. Avec son indépendance bourrue, Johnson ose critiquer le Lycidas de Milton (qu’il adule comme auteur du Paradis perdu, bien qu’à ses yeux le mystère de la foi soit un sujet trop grand pour la poésie) et les poètes métaphysiques pour l’artificialité de leur formalisme, parce que pour lui l’artiste se doit de ressentir l’émotion qu’il exprime, mais aussi Alexander Pope, bien qu’il l’admire, au motif que dans sa définition du wit il ne voit pas assez bien que ce doit être non un simple bonheur d’expression, mais au contraire un génial instrument de découverte. Ainsi, la critique « prudentielle » de Johnson préfigure l’énergie intérieure que célébreront William Hazlitt et les romantiques, et l’idée de la poésie comme « critique de la vie », comme le dira plus tard Matthew Arnold, mais aussi de façon plus lointaine la critique biographique d’un Sainte-Beuve et l’évolutionnisme littéraire d’un Brunetière. Par l’importance qu’il accorde à « l’anecdote révélatrice », et à ces moments d’hapax existentiel ou de kairos dans la vie des poètes, Johnson jette un pont de longue portée entre le « détail significatif » de Plutarque et le « fait créatif » de Virginia Woolf. Parachevant l’émancipation de la biographie par rapport à l’hagiographie qu’avait entamée Izaak Walton au XVIIe siècle, Samuel Johnson, à la fois comme écrivain et comme sujet de son premier biographe James Boswell, apparaît ici comme un maillon clé dans la lente évolution de la biographie, dont l’étude revêt une importance de premier plan au moment présent de l’histoire de la littérature où la biographie émerge enfin comme un genre littéraire à part entière. Ces Vies des poètes anglais traduites et présentées par Bonnecase et Morère sont un ouvrage doublement important : non seulement par la pertinence de l’étude critique qui les introduit pour la théorie de la biographie, mais aussi par ce que ce beau livre rend enfin l’œuvre de Johnson brillamment visible aux yeux du commun des lecteurs en langue française.

Joanny Moulin (Aix-Marseille Université, LERMA, EA 853)

Book Review: Towards a Poetics of Literary Biography by Michael Benton

Reviewed by Joanny Moulin 

Michael Benton.
Towards a Poetics of Literary Biography.
Palgrave Macmillan, 2015.
192 pages. 67,20€.
ISBN-10: 1137549572. ISBN-13: 978-1137549570.
E-book ASIN: B015YB0HQQ. 

Benton_Towards a poetics

In Towards a Poetics of Literary Biography Michael Benton, Emeritus
Professor of Education at the University of Southampton (UK), elaborates on the themes of his earlier Literary Biography: An Introduction (Wiley Blackwell, 2009), of which a new edition comes out at the same time. Whereas in the previous monograph the theoretical discourse was chiefly summed up in the introduction, whereupon there followed a sequence of case studies grouped in twelve chapters, in Towards a Poetics of Literary Biography the theoretical remarks and the illustrative examples are blended together, in an amply documented analytical survey of remarkable twentieth-century British biographies, with some excursions into the nineteenth century, especially to illustrate the notion of “comparative biography”, defined by Richard Holmes as examining “the handling of one subject by a number of different biographers, and over different historical periods”. In both his books on literary biography ­­­­— i. e. biographies of writers, and not what he calls “aesthetic” biography as opposed to “documentary” or “efferent” biography (the terms are borrowed from L. Rosenblatt’s 1978 essay The Reader, The Text, The Poem: The Transactional Theory of the Literary Work)—, Benton’s chief postulate is that biography is characterized by “a generic dualism”, or in other words that biography is a hybrid of historiography and fiction, “grafting together the literary and the historical”. What Benton used to call the “twofoldness” of biography is now supplemented by the new concept of “bifocalism”: a term which “reflects the truism that, when looking at the past through the lens of the present, the process of recreating the ‘lives and times’ of the subject contains both the ‘now’ and the ‘then’, a paradox caught in the idea of the ‘contemporary’. For the biographer is engaged in a double act — in reinterpreting the life in order to represent it for a contemporary readership and, at the same time, trying to capture a portrait of the subject in period context, as a figure of the time as might have been seen by his or her contemporaries”. In an effort to examine the adaptability to biography of Genette’s conceptual tools of “histoire” (“story”) and “récit” (“text”) in Narrative Discourse, Benton concludes that “the biographer is more constrained than the novelist in handling time, in terms of order, duration and pace of narration, because “the given pattern of the life remains inscribed in the biography and cannot be changed without distorting the story”. This postulate of “the given pattern of the life” is likely to raise some eyebrows, as well as some other assertions, as for instance that “narration in biography is done by the actual writer — there being no fictional narrator, either dramatized or covert”, or that “biography seems uninterested in questioning the principles of composition upon which it is based”. However, Benton’s new book opens very interesting directions for research in biography theory, especially insofar as it points out the importance of the reception of biography. For instance, reflecting on Hayden White’s theses, Benton asks: “how far are structural models from literature responsible for the interpretations we make in biography?” His most thought-provoking considerations appear in the last chapter, “Framing a Poetics of Literary Biography”, where he sums up the theoretical contents of his books, and further elaborates upon the “narrative strategies” of biographers. Precisely because of its characteristic “tension between literary rhetoric and historical method”, Benton says as he draws to his conclusion, biography is “a literary genre that offers subtle and sophisticated reading lessons”. On the whole, Michael Benton’s Towards a Poetics of Literary Biography is interesting primarily because it brilliantly tackles the texts of many noteworthy biographers, doing them the rare, but highly deserved favour to analyse their writings as literary texts, thus contributing to giving biography as a genre some lettres de noblesse. From the theoretical point of view, although Benton’s book unassumingly limits its scope to “literary biography”, it holds in store several seminal insights toward a general theory of biography.

Joanny Moulin
Aix-Marseille University