Le poète italien Giovanni Pascoli à l’épreuve de la biographie : Alice Cencetti et la biographie critique

pascoli

      Alice Cencetti, Giovanni Pascoli.
Una biografia critica
, Firenze, Le Lettere, 2009.

 Contribution de Yannick Gouchan

(Aix Marseille Université – CAER EA.854 – Centre Aixois d’Études Romanes)

Les biographies du poète Giovanni Pascoli : 

Pascoli (1855-1912) fut l’un des grands poètes italiens entre les XIXe et XXe siècles, son importance dans l’histoire des lettres est considérable, car il a contribué de manière déterminante à faire entrer le langage poétique italien dans la modernité. La  première biographie importante à lui avoir été consacrée remonte à 1914 (Domenico Bulferetti, Giovanni Pascoli. L’uomo, il maestro, il poeta, Milano, Libreria Editrice Milanese). Puis d’autres biographies similaires suivront dans les années 30 et 50, parmi lesquelles nous retiendrons l’important volume de Mario Biagini, Il poeta solitario. Vita di Giovanni Pascoli, Milano, Corticelli, 1955.

La biographie événementielle de ce poète est assez modeste, voire banale, car c’est surtout dans les interstices des œuvres écrites qu’il faudra retrouver et reconstituer un récit de vie, comme le rappelle Marino Biondi : « la biographie est dans la poésie, la vie est dans les poèmes » (Préface du volume d’Alice Cencetti, Giovanni Pascoli. Una biografia critica, Firenze, Le Lettere, 2009 p. XVIII-XIX).

La grande étape véritablement marquante dans l’histoire des biographies de Pascoli correspond à l’année 1963, lorsque la sœur cadette de l’auteur publie un volume : Maria Pascoli, Lungo la vita di Giovanni Pascoli, Milano, Mondadori. Il s’agit d’une biographie monumentale écrite en collaboration avec Augusto Vicinelli, spécialiste du poète. Le filtre sororal à l’œuvre dans l’écriture biographique agit ici à deux niveaux, car si les souvenirs et les nombreux documents de Maria Pascoli permettent indéniablement de mieux cerner les vides des biographies précédentes, l’image du poète qui transparaît des pages de ce volume est conditionnée par la vision familiale, renforcée par le fait que Maria a vécu toute sa vie célibataire aux côtés de son frère, célibataire lui aussi, entretenant ainsi une relation étroite, jusque dans l’organisation des œuvres posthumes. C’est donc à partir de cette biographie essentielle, mais imparfaite, que toute la vulgate biographique pascolienne va se fixer, jusqu’à nos jours, pour ainsi dire. Maria a forgé une image de son frère marquée avant tout par le destin funeste, la perte des parents durant l’enfance, la lutte pour faire vivre les frères et sœurs, etc.

Une étape importante dans le travail biographique sera  franchie grâce au matériel proposé dans le volume Trenta poesie famigliari di Giovanni Pascoli, a cura di Cesare Garboli, Torino, Einaudi, 1990, qui est en réalité une anthologie de quelques poèmes « familiers ». L’intérêt biographique de ce volume réside dans sa préface qui apporte une nouvelle orientation critique (par exemple la définition du « stéréotype de Pascoli » et son dépassement) et surtout une impressionnante chronologie de plus de 160 pages (qui constituent quasiment la moitié du volume de l’anthologie) dans laquelle le critique Cesare Garboli a utilisé la correspondance de l’auteur. Cette chronologie se présente comme une suite de dates qui s’enchaînent, sans mise en intrigue qui permettrait de suivre un récit, avec des paragraphes de la main de Garboli et une grande quantité d’extraits de la correspondance et des témoignages qui permettent de combler des lacunes sur l’intériorité du poète, notamment ce qu’il éprouve lorsque son autre sœur cadette, Ida, se marie, son addiction au cognac de plus en plus inquiétante (un aspect souvent euphémisé dans les biographies précédentes), son rapport ambigu avec l’autre sœur qui vit avec lui, etc.

Parallèlement à cette importante chronologie qui paraît en 1990, la visée biographique sur Pascoli sera clairement marquée par la recherche des souterrains de l’individu et de ses rapports familiaux, grâce à des moyens qui appartiennent au domaine de la psychanalyse (Elio Gioanola, Giovanni Pascoli : sentimenti filiali di un parricida, Milano, Jaca Book, 2000 et Carmine Di Lieto, Il romanzo familiare del Pascoli : delitto, « passione » e delirio, Napoli, Guida, 2008) et au domaine de la psychiatrie (le médecin-biographe-enquêteur dans les placards et les recoins des archives de la maison du poète : Vittorino Andreoli, I segreti di Casa Pascoli. Il poeta e lo psichiatra, Milano, Rizzoli, 2006). Ajoutons enfin une biographie de la main du conservateur de la maison-archive de Castelvecchio-Pascoli : Gian Luigi Ruggio, Giovanni Pascoli (Tutto il racconto della vita tormentata di un grande poeta), Milano, Simonelli, 1998, qui entérine des éléments anecdotiques sur la psyché et les « tourments » de l’auteur en incluant des détails sur son quotidien.

Étude de cas : Alice Cencetti, Giovanni Pascoli. Una biografia critica (Firenze, Le Lettere, 2009)

Ce volume de 387 pages constitue un cas exemplaire de travail biographique dont la visée se propose non pas de raconter la vie d’un célèbre homme de lettres de l’Italie entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, mais de mettre à jour trois fragments essentiels de cette existence, à savoir trois moments fondateurs pour la pensée et l’œuvre littéraire de l’auteur.

Le paratexte de l’ouvrage est assez riche pour y trouver des arguments qui justifient la pertinence de ce travail biographique, à savoir dépasser les stéréotypes habituels sur le poète, afin de proposer un « Pascoli non conventionnel ». On délaisse volontiers la part anecdotique de l’existence de l’auteur pour se concentrer précisément sur trois zones d’ombre qui méritent une mise à jour documentaire et scientifique, afin de dévoiler la part entre mythe et réalité, donc, implicitement, de s’éloigner à la fois de la légende fondée sur les souvenirs transmis par la sœur du poète (Maria) et des interprétations à tendance psychologisante qui ont fait florès. Le livre d’Alice Cencetti a d’ailleurs reçu le Prix Tarquinia Cardarelli en 2009. Le préambule, écrit par le maire de la localité de naissance du poète, Gianfranco Miro Gori, est suivi d’une longue préface, de la main de Marino Biondi, universitaire florentin, qui insiste sur le caractère novateur de cette biographie dans les études pascoliennes. On peut même dire que grâce à ce travail biographique la critique a pu envisager de nouvelles orientations.

Les trois moments clé qui ont été sélectionnés pour la biographie correspondent à une vision partielle de Pascoli, certes, mais se révèlent comme centraux dans la compréhension de sa pensée.

  1. L’assassinat du père : chronique judiciaire d’un fait divers tragique en 1867

La recherche d’Alice Cencetti a été menée pour tenter de comprendre, d’une part, les raisons de l’assassinat tragique de Ruggero Pascoli, père de Giovanni Pascoli, d’autre part, les difficultés rencontrées lors de l’enquête policière et judiciaire. La biographe exploite par exemple les comptes rendus du procès qui se conclura par la reconnaissance d’un crime perpétré par des inconnus, alors que les vrais coupables étaient connus, y compris par la famille de la victime qui ne pouvait pas parler librement. La biographie atteste définitivement le fait que le père du poète a été tué par deux sicaires à la solde d’un rival (Pietro Cacciaguerra) qui convoitait sa place comme régisseur de la propriété des princes Torlonia, à San Mauro de Romagne. La méthodologie de type historique s’accompagne ici d’une volonté de révéler les origines d’un crime prémédité et resté impuni à cause d’une omertà locale, et dont les conséquences sur le jeune poète seront fondamentales. L’accent mis sur le crime impuni – par des moyens d’investigation parfaitement documentés – permet de comprendre le sentiment de vulnérabilité et d’injustice qu’éprouvera sans cesse l’auteur obsédé par la perte de sa famille. En effet, ce crime entraînera indirectement, dans les mois qui suivront, la mort de la mère et de plusieurs frères et sœurs. Le mérite de la biographie de Cencetti réside dans l’effort pour reconstituer un contexte local violent, marqué par les convoitises au sein du monde agricole de la Romagne des années 1867. La biographie de Pascoli se mêle ici à la biographie d’une terre marquée par les luttes d’intérêt sanglantes. L’intention est bien de sonder le « côté obscur » (titre du premier chapitre) de la « Romagne ensoleillée » chantée par le poète à partir de la date tragique du 10 août 1867.

  1. La vie d’un étudiant subversif et sa passion pour la politique

Il s’agit dans ce chapitre de prendre en examen un épisode particulier de la vie de Pascoli (les trois mois passés en prison, à Bologne, en 1879), et d’étudier les effets de cet enfermement sur la personnalité et les opinions politiques du jeune homme. L’événement était déjà bien connu des biographes qui s’étaient concentrés sur une série chronologique comprenant les études à l’Université de Bologne, grâce à l’obtention d’une bourse pour l’orphelin qui entreprend des études de lettres classiques, puis l’engagement dans la mouvance de l’Internationale socialiste locale animée par Andrea Costa, la participation à une manifestation en faveur du régicide qui avait tenté d’assassiner Humbert I, suivie par l’arrestation et l’incarcération, puis l’intervention du professeur de Pascoli, le grand poète Carducci, la personnalité la plus influente des lettres italiennes à cette époque, enfin la libération et la fin des études, jusqu’à la nomination comme enseignant dans un lycée de Basilicate où l’auteur démarre sa carrière pédagogique.

La biographie “synchronique” d’Alice Cencetti cherche en revanche à creuser le milieu politique dans lequel l’étudiant a pu se former et finir par prendre une part active, notamment en remontant le fil de l’existence juste quelques mois avant le début des études, lorsque le poète résidait encore à Rimini, au lycée, et a connu les premiers contacts avec l’Internationale. La biographie de l’auteur permet ici de reconstituer le contexte de cette ville où fut créée la première Fédération italienne de travailleurs, en 1872. C’est aussi un autre voile que la biographie lève en expliquant le rôle des textes anarchistes rédigés par Pascoli, à l’origine de ses déboires avec la justice. Il s’agit notamment d’un hymne anarchiste inédit, écrit en 1878, exhumé en 2006, conservé aux archives de Bologne, puis publié récemment par Elisabetta Graziosi dans l’article « Pascoli edito e ignoto : inno per l’Internazionale anarchica », dans le Giornale Storico della Letteratura Italiana (a. CLXXXIV, fasc. 606, 2° trimestre 2007, pp. 272-281).

La biographie d’Alice Cencetti a donc marqué une étape décisive dans la reconstitution de la période mal connue entre l’adolescence et l’âge adulte de Pascoli. D’ailleurs, récemment, une critique spécialiste de l’auteur a publié un article approfondi qui retrace les années 1873-1882 (Elisabetta Graziosi, « Pascoli goliardo sovversivo », Giornale Storico della Letteratura Italiana, a. CXXX, fasc. 632, 4° trimestre 2013, pp. 501-537), afin de combler les lacunes que présentaient les biographies précédentes. L’intention du travail biographique, outre la restauration d’une partie méconnue de la vie de l’auteur, est bien de proposer une autre image de Pascoli, au point de provoquer une césure entre deux conceptions de l’existence pascolienne : d’une part, le poète marqué par un destin funeste, volontairement reclus avec ses deux sœurs, partagé entre son ambition universitaire et le repli géorgique dans sa maison de campagne, d’autre part, un jeune agitateur, actif au sein de l’Internationale socialiste italienne, diamétralement opposé à l’homme mûr consacré par la postérité. Dans ce cas, la portée de la biographie implique une prise en compte renouvelée de l’œuvre littéraire (par exemple la lecture du poème Gog e Magog – 1895 – à la lumière de l’engagement politique de l’auteur) en insistant sur l’écho qu’ont pu avoir les écrits de jeunesse (notamment certains manifestes), et l’effort postérieur pour effacer progressivement l’impact de l’engagement politique initial.

En bref, la poésie de Pascoli témoigne-t-elle exclusivement d’une idéologie propre à la petite bourgeoisie italienne de l’époque giolittienne (L’Italietta), ou doit-elle au contraire être replacée dans la formation internationaliste, socialiste et révolutionnaire de l’auteur à Bologne ? Plus généralement, il s’agit également de redonner à la période des études et de l’engagement politique une place importante dans le récit de la vie de l’auteur, par un déplacement du curseur vers la jeunesse, alors que dans les biographies précédentes c’était surtout l’enfance brisée et l’âge adulte qui dominaient pour expliquer l’œuvre, en se fondant sur le fait qu’après sa libération de la prison l’auteur tournera définitivement le dos au socialisme révolutionnaire pour lui préférer un “socialisme de cœur” plus humanitariste.

  1. La franc-maçonnerie : un Pascoli méconnu

La maçonnerie de Pascoli, dans la biographie écrite par sa sœur, se résume à une simple (dé)négation, voire une censure, comme l’indique l’intertitre du chapitre V de la première partie de Lungo la vita di Giovanni Pascoli : « Contro un’insinuazione malvagia ». Jusqu’à présent l’appartenance du poète à une loge maçonnique et son étude était restées enfermées dans le cercle restreint des études proprement maçonniques, écrites presque exclusivement par des Maçons ou des critiques proches d’eux. On citera par exemple le travail du traducteur français du Fanciullino, le texte de poétique fondamental de l’auteur, Bertrand Levergeois (Giovanni Pascoli. Le Petit enfant, Michel de Maule, 2004), et plusieurs interventions ponctuelles à l’occasion d’anniversaires ou de colloques spécialisés. La biographie d’Alice Cencetti démontre clairement que Pascoli a connu les Maçons dès l’acquisition de son diplôme universitaire, à Bologne en 1882, par une initiation dans la loge Rizzoli. Elle tente de reconstituer un parcours discontinu et passionnant, à la fois proche et lointain, entre Pascoli et la Maçonnerie. Un des documents permettant de contextualiser l’influence de la culture maçonnique sur l’écriture poétique est justement l’ensemble des textes préparatoires pour le cycle des Poemi del Risorgimento, inachevé en 1911, un an avant la disparition de l’auteur.

Loin de vouloir remettre en cause les données capitales fournies par la sœur du poète, Alice Cencetti, tout en rendant hommage à l’apport qu’a représenté la biographie qu’elle écrivit dans les années 1960, se propose de rectifier certaines approximations et de corriger parfois la dimension légendaire, en éclairant de manière sélective des étapes de la vie de Pascoli. On parle, dans ce cas, d’un travail de conservation et d’intégration biographique destiné en premier lieu à un public de chercheurs en littérature – rappelons qu’Alice Cencetti utilise des méthodes propres à l’investigation historique mais qu’elle a travaillé intégralement au Département de littérature italienne de l’Université de Florence –, mais aussi à des lecteurs de l’œuvre pascolienne curieux de pouvoir sonder les souterrains d’une personnalité dont on pensait tout connaître, à tout le moins ce qu’il était jugé comme important de connaître pour comprendre sa poésie.

La visée corrective de la biographie d’Alice Cencetti tient en même temps de la restauration érudite du matériel offert par les biographies qui la précèdent et de la réorganisation d’un équilibre structurel entre les périodes de la vie de l’auteur, de manière à mieux représenter le poids de certains enjeux familiaux et politiques dans l’économie générale d’un récit de vie, à la lumière des documents consultés et vérifiés. Si la visée corrective consiste donc à débloquer plusieurs verrouillages du mythe Pascoli afin d’en nuancer une vision édifiante – entretenue par la mémoire sororale –, elle agit par une opération précise de comblement des lacunes d’une chronologie établie par la famille plutôt que par une remise en question systématique des acquis biographiques antérieurs.

 

Sélection de biographies et de travaux biographiques sur Giovanni Pascoli (ordre chronologique de parution) :

-Domenico Bulferetti, Giovanni Pascoli. L’uomo, il maestro, il poeta, Milano, Libreria Editrice Milanese, 1914.

-Albert Valentin, Giovanni Pascoli, poète lyrique, Allier impr., 1925 (thèse de doctorat, Université de Grenoble).

-Mario Biagini, Il poeta solitario. Vita di Giovanni Pascoli, Milano, Corticelli, 1955.

-Maria Pascoli, Lungo la vita di Giovanni Pascoli, Milano, Mondadori, 1963, (Memorie curate e integrate da Augusto Vicinelli).

-Guido Capovilla, La formazione letteraria del Pascoli a Bologna. I. Documenti e testi, Bologna, Clueb, 1988.

Cronologia, in Trenta poesie famigliari di Giovanni Pascoli, a cura di Cesare Garboli, Torino, Einaudi, 1990.

-Gian Luigi Ruggio, Giovanni Pascoli (Tutto il racconto della vita tormentata di un grande poeta), Milano, Simonelli, 1998.

-Elio Gioanola, Giovanni Pascoli : sentimenti filiali di un parricida, Milano, Jaca Book, 2000.

-Vittorino Andreoli, I segreti di Casa Pascoli. Il poeta e lo psichiatra, Milano, Rizzoli, 2006.

-Gian Luigi Zucchini, L’ombra straniera. Vita e poesia di Giovanni Pascoli, Bologna, Capelli, 2006.

-Carmine Di Lieto, Il romanzo familiare del Pascoli : delitto, « passione » e delirio, Napoli, Guida, 2008.

-Alice Cencetti, Giovanni Pascoli. Una biografia critica, Firenze, Le Lettere, 2009.

-Elisabetta Graziosi, « Pascoli goliardo sovversivo », Giornale Storico della Letteratura Italiana, a. CXXX, fasc. 632, 4° trimestre 2013, pp. 501-537.

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