Théa Picquet: Biographie et Histoire. La Vita di Antonio Giacomini de Jacopo Nardi (1476-1563)

Carnet du séminaire “Biographie” / The Biography Society Seminar

Théa Picquet

Biographie et Histoire.

La Vita di Antonio Giacomini
de Jacopo Nardi (1476-1563)[1] 

Ce texte correspond à la conférence que j’ai prononcée le 19 janvier 2018 dans le cadre du séminaire sur la biographie organisé par la Biography Society et la Fédération CRISIS. La version complète est publiée dans Studia Universitatis Babes-Bolyai Series Philologia 1/2018.

Dans ses Portraits de Florentins (Nature di huomini fiorentini e in che luoghi si possino inserire le laude loro)[2], Machiavel (1469-1527) fait figurer celui d’Antonio Giacomini aux côtés de Piero di Gino Capponi, des ambassadeurs Cosimo de’ Pazzi et Francesco Pepi, de Francesco Valori. Jacopo Nardi (1476-1563) quant à lui, lui consacre un ouvrage tout entier, La Vita di Antonio Giacomini[3], objet de notre étude.  

Christian Bec présente le biographié de la sorte[4] : « homme politique florentin, commissaire à Pise, à Arezzo, membre des Dix, il fut à nouveau commissaire à Marradi en 1503 et commissaire général en Maremme contre Bartolomeo d’Alviano en 1505 » Quant à Vanni Bramanti[5], il précise que, dans ses fonctions de commissaire, notre personnage était un intermédiaire entre le pouvoir central et les différents commandants des troupes florentines en guerre, qu’il effectue en outre des interventions militaires concrètes et qu’il doit être mis sur le même plan que les valeureux condottieres florentins.

Le texte analysé s’inscrit dans la tradition. En effet, avec le titre donné à son ouvrage, Vita, Nardi s’insère dans une époque où le genre de la biographie est en vogue. Il connaissait la Vita di Castruccio Castracani de Machiavel[6]. Les modèles sont bien sûr les Anciens remis à l’honneur, comme Suétone[7], Plutarque[8], Diogène Laerce[9]. D’autres écrivains de la Renaissance les ont suivis.     Citons Vespasiano da Bisticci, Vincenzo Colli, dit « il Calmetta », Francesco Patrizi, Giovanni Antonio Viperano ou encore Paolo Giovio. Plus connus encore : Giorgio Vasari et ses Vite de’ più eccellenti pittori, scultori e architetti italiani ou Benvenuto Cellini et sa Vita.

Lorsqu’en 1548 Jacopo Nardi compose sa Vita, il est en exil à Venise. Il a 72 ans et à Florence, qu’il avait quittée vingt ans auparavant, on le croyait déjà mort[10]. Il est l’un des rares « fuorusciti » survivants d’une génération qui avait connu d’autres temps, partagé d’autres espoirs, échafaudé d’autres projets. Comme unique arme, il lui reste l’écriture. Son but : rappeler à la mémoire la figure d’un des hommes qui l’avaient fasciné pendant sa jeunesse lointaine, Antonio Giacomini.

Quant à la structure de l’ouvrage, le texte proprement dit est précédé d’une dédicace au neveu d’Antonio, Jacopo Giacomini Tebalducci. C’est son fils, Lorenzo Giacomini, qui a publié pour la première fois, en 1597, le texte que nous étudions. Dans cette dédicace, adressée depuis Venise, le 31 Décembre 1552, Nardi dévoile ses motivations : il a fait le récit de cette vie pour tromper l’ennui de ses longues journées. Il rappelle ici le désœuvrement d’un autre exilé de qualité, Nicolas Machiavel qui, dans sa campagne de Sant’Andrea in Percussina, écrit La Mandragore et presque s’en excuse :

Si un tel sujet n’est pas digne, / étant fort léger, / d’un homme qui veut paraître sage et grave, / excusez-le au motif  qu’il s’efforce/ par ces vaines pensées/ d’adoucir sa triste époque./ Ailleurs il n’a de lieu/où tourner ses regards…[11]

Mais, la véritable raison, ajoute Jacopo, est l’affection et l’estime qu’il porte au commissaire florentin et le dévouement qu’il doit à sa patrie. Il confie ainsi son œuvre à Jacopo Giacomini pour qu’il la sauve de l’oubli.

La composition du texte paraît surprenante à première vue. En effet, la première partie ne correspond pas exactement à ce qu’annonçait l’historiographe, à tel point qu’elle a été littéralement supprimée dans le manuscrit parisien[12]. Quant à la biographie annoncée, elle est rédigée de façon chronologique et insérée dans le contexte géographique et historique.  Il s’agit d’un double palimpseste : d’une part, de textes que Jacopo connaissait, comme les Mémoires de Commynes, l’Histoire d’Italie de Guichardin, le Journal de Biaggio Buonaccorsi, des écrits de Machiavel : les Discours, son Histoire de Florence, l’Art de la guerreLe Prince ou encore la Deuxième Décennale ; d’autre part, elle repose sur les rapports personnels de Nardi avec  Giacomini ainsi que sur les documents administratifs consultés par Jacopo au cours de ses différentes charges administratives au service de la République.

Mais quelle biographie propose Nardi? L’historiographe brosse du personnage un portrait physique et moral. Il met en lumière ses caractéristiques physiques, son mode de vie, ses nombreuses vertus, mais aussi les quelques défauts qu’il souligne pour respecter la vérité historique.

Antonio était de taille au-dessus de la moyenne, robuste, bien proportionné ; il  avait un teint olivâtre[13]. L’écrivain souligne encore le naturel de son éloquence, exempte de toute affectation, il la qualifie de « plus militaire que civile », observe qu’il parlait peu, d’une voix grave et sonore, sauf lorsqu’il était en colère[14].

Quant à son caractère, prompt, efficace et impatient, Antonio considérait la lenteur et la paresse comme les ennemies des occasions à saisir. Sobre dans son habillement[15] comme dans son alimentation[16], il aimait s’entourer d’amis. Efficace, sûr de lui et rapide, Antonio se considérait peu apte à persuader les autres par la parole. Indépendant, il préférait assumer seul les missions qui lui étaient confiées[17].

Cela dit, Nardi met en avant la valeur morale du personnage[18]. Il insiste sur sa générosité[19], ajoute que ces qualités se manifestaient dans les grandes choses comme dans les petites. Une large place est faite à l’honnêteté de ce citoyen d’exception : Antonio était intègre dans ses conseils comme dans ses propos, conscient de ne pas attirer la faveur populaire, parce qu’il ne savait ni ne voulait simuler ou dissimuler. Il ne supportait pas la duplicité de ses collègues ni l’audace et l’arrogance des ignorants et des incapables[20]. Son intégrité se manifeste également par le fait qu’il ne s’est jamais enrichi. Il a toujours refusé de participer au partage des butins de guerre, même à celui laissé par son plus grand adversaire, Bartolomeo d’Alviano, dont il n’a souhaité qu’un souvenir de sa victoire à léguer à ses descendants, un sceau en argent aux armes du vaincu. Son intégrité lui a d’ailleurs conféré une telle réputation déjà de son vivant que tous les comptes qu’il présentait aux instances compétentes étaient acceptés sans discussion[21]. Pour ce qui est de ses qualités de chef, Jacopo Nardi souligne la sévérité d’Antonio Giacomini. Il précise que le commissaire l’exerçait avec une grande prudence dans le commandement de ses troupes, composées de mercenaires, d’étrangers, de nationalité différente. En bon chef de guerre, il choisit ses soldats selon les critères de la milice romaine de l’Antiquité et n’accepte ni les assassins, ni les bravaches, mais préfère les citoyens qui ne choisissent pas le métier des armes[22]. Pourtant, malgré sa grande sévérité, Antonio était aimé et vénéré par ses troupes et Jacopo explique qu’il savait associer la sévérité avec l’humanité et l’amabilité[23]. Il ajoute qu’il était surtout aimé pour la libéralité qu’il manifestait envers les personnes dignes de mérite.

Cela dit, le seul défaut que souligne notre historiographe est l’irritabilité du commissaire, irritabilité consciente puisque ce dernier estimait que l’homme ne devait jamais s’irriter contre Dieu car Dieu ne peut se tromper, ni contre les bêtes car elles sont sans raison, ni contre les dés car le sort est téméraire. Giacomini réservait donc sa colère pour les hommes. Mais cela n’enlève rien au caractère exceptionnel de l’individu.

Il s’agit en effet plus d’une hagiographie que d’une biographie. Ainsi, Nardi montre comment Antonio met ses talents militaires au service de sa patrie.   Alliant l’audace à la prudence, il apparaît comme un homme fort et constant, plutôt que courageux et hardi[24], qui  ne recherche pas les dangers de la guerre, mais ne les évite pas quand il y va de son honneur et de celui de la République.  Un épisode est cependant à souligner. Celui-ci est illustré dans le « Salone dei Cinquecento » du Palais de la Seigneurie, où Vasari représente la ville de Pise assiégée par l’armée florentine sous les ordres d’Antonio Giacomini. Durant l’assaut, la Seigneurie lui fait parvenir une dépêche, dont il ne tient pas compte. Il l’aurait enfilée dans les bords de son couvre-chef, et continué à ouvrir une brèche dans les murs de la ville ennemie (1505). Cette missive lui ordonnait de ne pas répandre de sang et d’attendre que Pise, à court de vivres, se rende. Antonio ne l’aurait lue qu’après la conquête de Pise et commis ainsi un acte d’insubordination. Il aurait été alors relevé de ses fonctions. Nardi écrit au contraire qu’Antonio a bien reçu l’ordre des Dix, mais qu’après consultation, le gouverneur, le commissaire et les soldats ont pris la décision de continuer la bataille[25]. À signaler que le tableau présente une curiosité : le cheval de Giacomini est en fait une licorne, peut-être pour souligner le caractère extraordinaire du personnage. Quoi qu’il en soit, ses qualités militaires sont telles que sa réputation le précède. Ainsi, il suffit qu’il arrive dans une ville pour que le calme soit rétabli[26]. Antonio Giacomini apparaît donc comme un héros. Vanni Bramanti le met d’ailleurs sur le même plan que deux autres hommes d’armes célèbres de l’époque, Alphonse d’Avalos et Gonzalve de Cordoue[27]. Quant à Nardi, il place Antonio Giacomini au sein d’une triade héroïque, aux côtés de Pippo Spano[28], de Jean des Bandes Noires[29] et de Francesco Ferrucci[30], dernier défenseur des libertés républicaines, à propos duquel Benedetto Varchi déclare qu’il est mort en pensant justement à Antonio Giacomini et à Jean des Bandes Noires[31].

Jacopo Nardi présente donc Antonio Giacomini comme un citoyen d’exception, un grand homme au service de la patrie. Et Jacopo rappelle que les païens sont persuadés que les héros ont un siège réservé au ciel, où ils peuvent jouir de la béatitude éternelle[32].

En conclusion, il s’agit  d’une biographie qui s’inscrit dans l’histoire de la cité du lys et plus généralement de la péninsule italienne. Le prestigieux commissaire florentin, fidèle collaborateur de Machiavel, vainqueur d’un condottiere de renom, Bartolomeo d’Alviano, chanté par le républicain exilé Nardi, réunit tous les éléments pour édifier une figure emblématique, un symbole. Cette hagiographie n’a plus pour but de réveiller les espoirs de liberté d’une ville désormais assujettie à la domination des Médicis, mais de faire renaître les anciennes valeurs morales et républicaines.

Elle présente en outre un dialogue continu avec l’auteur du Prince : et la citation qui clôt l’ouvrage[33] est extraite presque intégralement de la Deuxième Décennale[34] (Nardi substitue cependant « fortune » par « tiranni », tyrans) :

                    Car, parvenues vers la Torre San Vincente,

            ses troupes[35] furent écrasées et vaincues,

            par la vaillance de votre[36] Giacomino.

                        Celui-ci, par sa valeur et son destin,

            parvint à une gloire et à une renommée

            jamais atteintes par aucun autre citoyen.

                        Il supporta bien des choses pour sa patrie

            et maintint longtemps avec une grande justice

l’honneur de votre milice.

Avare de son honneur, prodigue de son or,

il fut d’une telle vaillance

qu’il mérita beaucoup plus que mes louanges.

Abandonné et méprisé, il gît aujourd’hui

dans sa demeure, pauvre, vieux, aveugle,

tant celui qui bien agit déplaît à la fortune.

Théa Picquet
Aix-Marseille Univ, Centre Aixois d’Études Romanes, CAER-EA 854 / UMR TELEMME, Aix-en-Provence, France

 

[1] Univ. Aix-Marseille, AMU, Centre Aixois d’Études Romanes, CAER-EA 854 / UMR TELEMME.  Ce texte correspond à la conférence que j’ai prononcée le 19 janvier 2018 dans le cadre du séminaire sur la biographie organisé par la Fédération CRISIS. La version complète est publiée dans Studia Universitatis Babes-Bolyai Series Philologia 1/2018.

[2] Chrsitian Bec, Machiavel Œuvres, Paris, Laffont, collection Bouquins, 1996, p. 1214-1215. Mario Martelli, Machiavelli Tutte le opere, Firenze, Sansoni, 1971, p. 917-918.

[3] Ouvrage de référence : Jacopo Nardi, Vita di Antonio Giacomini, a cura di Vanni Bramanti, Bergamo, Moretti e Vitali editori, 1990.

[4] Christian Bec, Machiavel. Œuvres, Paris, Laffont, 1996, p. 1327.

[5] Édition de référence, p. 20-21.

[6] Mario Martelli, Machiavelli. Tutte le opere, Firenze, Sansoni, 1971, p. 1200 : «Halla veduta et letta Jacopo Nardi et Battista della Palla, il quale è qui e sta bene et desidera la presentia vostra, et lodanla asai. »

[7] Suétone : Biographe latin (Rome v.70-après 128), secrétaire d’Hadrien. Les Vies des douze Césars sont des biographies anecdotiques des empereurs, où la critique est inexistante, importante source d’informations. Le De viris illustribus est un recueil de biographies érudites qui annoncent les commentaires du Moyen Âge.

[8] Plutarque : Biographe et moraliste grec (Chéronée, Béotie, v. 46/49-v. 125). Ses nombreux écrits sont regroupés sous deux titres : Vies parallèles et Œuvres morales.

[9] Diogène Laèrce : écrivain grec (Laerte, Cilicie, début du IIIe s.), auteur de la première histoire de la philosophie grecque, connue le plus souvent sous le titre de Vies, Doctrines et Sentences des philosophes illustres en dix livres.

[10] Th. Picquet, Un exilé aux temps des Médicis dans Hommages à Jacqueline Brunet, Besançon, Annales Littéraires de l’Université de Franche-Comté, 1997, vol. 1, p. 421-436.

[11] Mario Martelli, op. cit. , p. 869 : «E, se questa materia non è degna, / per esser pur leggieri, / d’un uom, che voglia parer saggio e grave, / scusatelo con questo, che s’ingegna : con questi van’ pensieri / fare el suo tempo più suave, / perché altrove non have / dove voltare el viso… » Traduction de Christian Bec, Machiavel. Œuvres, cit. , p. 1102.

[12] Paris, Bibliothèque Nationale, MS Italiani 822. Le texte commence à la page 55 de l’édition sur laquelle nous travaillons.

[13] Ibidem, p. 135.

[14] Ibidem, p. 120-121.

[15] Ibidem, p. 135.

[16] Idem.

[17] Ibidem, p. 120-121.

[18] Ibidem, p. 117.

[19] Ibidem, p. 119.

[20] Ibidem, p. 120.

[21] Ibidem, p. 126-127.

[22] Ibidem, p. 125.

[23] Ibidem, p. 126.

[24] Ibidem, p. 119-120.

[25] Ibidem, p. 109.

[26] Ibidem, p. 84.

[27] Ibidem, p. 20.

[28]Ibidem, p. 53-54. Pippo Spano, de son vrai nom Filippo Buondelmonti Scolari (1369-1426) : célèbre condottiere.

[29] Ibidem, p. 52, 67. Giovanni delle Bande Nere (1498-1526) : célèbre condottiere, le seul Médicis à s’être construit une réputation par la carrière militaire et non par la politique.

[30]Ibidem, p. 54, 55, 125. Francesco Ferrucci (Florence, 1489 – Gavinana, 3 août 1530) : célèbre condottiere de la République de Florence. Il personnifie la résistance à l’empereur Charles Quint lors du siège de la ville en 1530 où, blessé et prisonnier après la bataille de Gavinana, il meurt assassiné. Voir aussi, Donato Giannotti, Sulla vita e sulle azioni di Francesco Ferrucci, dans Opere politiche, a cura di Furio Diaz, Milano, Marzorati, 1974, volume I, p. 433-441.

[31] Benedetto Varchi, Storia fiorentina, a cura di Lelio Arbib, Firenze, Società editrice delle Storie del Varchi e del Nardi, 1838-1841, volume  II, p. 209. Voir aussi l’édition de ce texte publiée par l’Istituto Nazionale di Studi sul Rinascimento, Roma, Edizioni di Storia e Letteratura, 2003.

[32] Ibidem, p. 54.

[33] Ibidem, p. 139.

[34] Christian Bec, cit, p. 1026-1032 et en particulier p. 1027-1028.

[35] Il s’agit des troupes de Bartolomeo d’Alviano.

[36] Nardi parle de « nostro Giacomino », comme plus loin de « « nostra milizia».

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